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12/07/2011

Gérard Longuet : «La Libye est une épreuve de vérité pour les Européens»

INTERVIEW - Le ministre de la Défense, Gérard Longuet, défend la légalité des parachutages d`armes aux rebelles libyens et tire les leçons du conflit, tout en excluant une intervention du même type en Syrie.

LE FIGARO. - La France avait l`objectif officieux d`arriver à un résultat militaire probant face à Kadhafi pour le 14 juillet. Où en est le plan de marche des alliés en Libye?

Gérard LONGUET. - Le mandat de la résolution 1973 de l`ONU est strict: protéger les populations civiles. Cela impliquait de mettre fin à toute agression à partir du ciel. Le résultat est atteint pour la Cyrénaïque, la zone de Misrata et le Djebel Nefoussa, c`est-à-dire les trois régions où des oppositions clairement affirmées ont été confrontées à l`usage de la force par Kadhafi. À partir de là, le plan de marche est de permettre aux Libyens de trouver eux-mêmes leur nouvelle charte politique. De ce point de vue, la progression est constante: nous sommes passés d`une opposition spontanée, désorganisée et assez largement éclatée, à un Conseil national de transition (CNT) qui est une autorité de fédération désormais reconnue par plus d`une vingtaine de pays.

Du côté de Kadhafi, on observe deux mouvements: le délitement en «pelure d`oignon» de son pouvoir, et un discours qui entérine le fait que le changement est inéluctable. Le calendrier peut s`accélérer à tout moment, mais ce n`est pas un impératif absolu pour les alliés. S`enfermer dans un calendrier, ce serait une façon de renforcer Kadhafi. La France est favorable à une solution politique en Libye, mais toute solution passe par le retrait de Kadhafi du pouvoir et son renoncement à tout rôle politique. Il n`y a aucune ambiguïté à ce sujet.

Cette guerre coûte environ un million d`euros par jour: combien de temps cela peut-il durer avant que l`opinion ne se lasse et que l`armée ne se trouve à bout de moyens?

À bout de moyens, non. C`est une affaire qui est maîtrisée, tout à fait à la portée des armées de la coalition et de leurs partenaires industriels.

En revanche, il faut expliquer qu`au bord de la Méditerranée, «mer commune» des Européens, ne pas être en mesure de protéger des populations en proposant un État de droit, ce serait renoncer définitivement à être une puissance politique dans notre espace naturel de proximité.

Il faut rapporter cet enjeu à un effort financier qui n`est pas négligeable, certes, mais qui commande la crédibilité de 450 millions d`Européens. Nous, Français, sommes en première ligne dans cette affaire. Au fond, la Libye, c`est une épreuve de vérité pour la détermination des Européens à construire un espace de paix dans leur environnement immédiat. Ce serait un signal extrêmement dangereux de laisser croire que la force peut être utilisée sans limites en face de l`Europe sans que celle-ci réagisse.

La France a parachuté des armes aux rebelles libyens : comment s`est faite cette opération?

Des populations qui étaient totalement isolées en Libye, dans le Djebel Nefoussa, ont tiré un signal d`alarme. Dans le Djebel Nefoussa, seuls les Français étaient en mesure d`assurer un transport aérien. Nous avons pris la décision de le faire, en informant nos partenaires et dans le plein respect des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies.

Pour vous, le débat sur la légalité de cette initiative est donc clos?

Oui, absolument. Nous considérons que cette action de protection de la population du Djebel Nefoussa, qui n`est plus nécessaire aujourd`hui, est conforme à la résolution 1973. On peut toujours gloser au plan juridique, mais qu`aurait pensé l`opinion européenne si des gens qui se sont libérés par eux-mêmes, et qui ont été encouragés à affirmer leur liberté, avaient été abandonnés? Je crois qu`elle aurait été sévère, à juste titre. Un Srebrenica de plus aurait été de trop.

Ce type de parachutages pourrait-il se renouveler dans l`avenir?

Non. Ces livraisons ont répondu à une urgence qui n`est plus d`actualité.

À votre connaissance, Kadhafi cherche-t-il lui aussi à se faire livrer des armes, malgré l`embargo?

Je n`imagine pas qu`il ne cherche pas à s`en procurer, et je n`imagine pas que des négociants ne cherchent pas à lui en fournir…

La Libye a posé la question en France du porte-avions unique: en faut-il un second?

La Libye a montré que c`est bien d`en avoir un, et qu`il marche. C`est encore mieux d`en avoir deux, mais ce n`est pas une condition sine qua non. On peut intervenir depuis la Crête ou l`Italie. La question du second porte-avions sera débattue lors de l`actualisation du livre blanc sur la défense, en 2012.

Quelles leçons tirez-vous de la coopération franco-britannique en Libye?

Il y a une compréhension politique spontanée entre les Britanniques et les Français sur la nécessité de prendre ses responsabilités face aux désordres du monde. Il y a aussi des comparaisons très instructives sur les matériels dont nous disposons - même s`il est trop tôt pour un retour d`expérience complet. Les Britanniques peuvent considérer que les Français sont des alliés sûrs, dont le matériel permet d`intervenir dans des conditions d`efficacité totale. La réciproque est vraie, même s`il y a des choix différents que nous sommes contents d`avoir faits. Par exemple celui d`un avion polyvalent comme le Rafale, qui peut enchaîner reconnaissance, combat aérien et attaque au sol, s`est révélé pertinent. Même chose pour le porte-hélicoptères Tonnerre, qui est un support de proximité très important.

La situation en Syrie n`est pas sans rappeler celle de la Libye. Alors que Paris cherche à obtenir une résolution de l`ONU condamnant la répression, l`ambassade de France a été attaquée lundi par les partisans du président Bachar el-Assad . Une intervention occidentale est-elle envisageable ou totalement



La situation syrienne n`est absolument pas comparable avec celle de la Libye. D`abord, il y a sur la Syrie un blocage politique à l`ONU, du fait de la Russie, de la Chine et d`autres…

Cela ne nous arrange-t-il pas un peu?

Ce n`est pas que cela nous arrange, mais au moins le blocage est identifié. Ce que nous proposons, c`est une résolution qui condamne la répression et appelle le régime syrien à respecter les aspirations de son peuple à des réformes. Le Conseil de sécurité ne peut pas rester silencieux.

Sur le terrain, d`autre part, l`organisation de la contestation rend toute intervention extérieure extraordinairement compliquée. Une action aérienne en Syrie ne réglerait rien du tout. Nous ne sommes simplement pas dans le même cas de figure qu`en Libye.

La France vient d`annoncer le retrait progressif de ses troupes d`Afghanistan , quelques heures seulement après les États-Unis, ce qui a donné l`impression que notre calendrier était strictement calé sur celui des Américains. Est-ce une démarche assumée?

Oui, totalement assumée. Nous nous sommes engagés en Afghanistan par solidarité avec les États-Unis au lendemain du 11 Septembre. Nous ne sommes pas à la tête de la coalition, et nous devons régler notre pas sur le mouvement collectif. Nous sommes entrés en Afghanistan avec cette coalition, nous partirons avec elle. À partir du moment où nous avons, d`une part, une armée afghane en ordre de marche et, d`autre part, un degré de sécurité suffisant dans les territoires qui nous ont été confiés, en particulier la région de Surobi, les conditions sont réunies pour passer à la phase de transition.

Si toutefois les choses tournaient mal après le retrait de Surobi, pourrions-nous y revenir?

L`Afghanistan, je le répète, est une affaire collective. Celle-ci n`est pas gérée par la France seule mais par une coalition, laquelle dépend très largement des relations entre l`Afghanistan et le Pakistan. La nature des relations entre les États-Unis et le Pakistan est une des clés de la situation, comme l`a montré la disparition de Ben Laden. Mais c`est une clé que nous ne contrôlons pas. Contrairement à la Libye, où nous sommes à la manœuvre, en Afghanistan nous sommes des alliés au sein d`une coalition qui, à ce jour, a un objectif: une transition totale en 2014.

À propos des deux otages français, quel est le déclic qui a permis leur libération?

Depuis le jour de leur prise en otage, il y a eu un suivi constant de cette affaire par les services compétents, grâce à des moyens humains significatifs, sur place et à Paris. Cela n`a donc pas été 547 jours d`attente devant l`inconnu, mais 547 jours de négociations, avec alternativement des périodes de silence et d`espérance.

Confirmez-vous le rapatriement du dispositif «Épervier» du Tchad?

La France a commencé à réviser tous ses accords de coopération militaire dans le cadre du livre blanc. Nous avons deux points d`appui permanents en Afrique, Djibouti et Libreville. Dakar sera un pôle pour la coopération, afin de mettre en œuvre huit accords, dont cinq ont déjà été renouvelés et trois restent à négocier. Le Tchad bénéficiera, dans le cadre de ces accords, d`une présence française pour former ses militaires. Mais le dispositif «Épervier» n`a pas vocation à être maintenu sur le long terme.

En Côte d`Ivoire, la présence militaire française va également être réduite?

C`est ce qu`a annoncé Nicolas Sarkozy lors de sa visite à Abidjan. L`idée est de maintenir ce point d`appui en état de fonctionner pour assurer la protection des ressortissants français. La situation est stabilisée et les Ivoiriens nous demandent de rester. La base de Port-Boué est techniquement très bonne, donc nous nous donnons les moyens, avec le gouvernement ivoirien, de la maintenir en état de «réversibilité d`emploi».

Il y a eu récemment des débats et des tiraillements au sein de l`état-major sur l`adéquation des moyens de la France avec ses ambitions internationales. Pensez-vous que l`armée doive rester la «Grande Muette»?

D`abord, l`armée est-elle la «Grande Muette»? Elle s`exprime, à travers son ministre et à travers les députés et sénateurs des commissions des affaires étrangères et de la défense. Ces parlementaires ont une liberté de parole que les militaires n`ont pas. L`armée n`est pas un système autonome, c`est l`armée de la nation. Il y a une expression de l`armée à travers l`exécutif et le législatif, qui réfléchissent à sa stratégie, votent son budget et lui donnent ses moyens. L`armée n`est pas propriétaire de sa mission.

En interne, les responsables et les chefs d`état-major sont associés au débat stratégique. La seule chose qui leur est demandée, c`est d`exprimer la politique dont ils ont la charge. S`ils considèrent que ce n`est pas la bonne politique, il y a deux solutions. Soit ils réussissent à convaincre leur autorité d`évoluer. Soit ils estiment qu`ils ne sont pas entendus, et alors c`est un choix personnel. Mais dans ce cas, le devoir de réserve doit l`emporter.

Quelles seront les particularités de ce 14 Juillet 2011?

Les DOM-TOM seront à l`honneur cette année. Et je veux aussi souligner le rôle social de l`officier, notion chère à Lyautey. Chaque année, nous embauchons 20.000 jeunes, en accueillons 13.000 autres en préparation militaire et reclassons 20.000 personnes dans la force de l`âge. Nous avons à nos côtés près de 40.000 réservistes. L`armée entretient donc avec la société française des liens très étroits.

http://www.lefigaro.fr/international/2011/07/11/01003-20110711ARTFIG00511-la-libye-est-une-epreuve-de-verite-pour-les-europeens.php

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