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12/01/2012

La Chine en Afrique : intérêts et pratiques.


Malgré quelques limites, le succès de la stratégie de la Chine en Afrique est indéniable. Face à...

Malgré quelques limites, le succès de la stratégie de la Chine en Afrique est indéniable. Face à l’offensive chinoise et à ses succès, les autres partenaires du continent africain ont réagi. L’Union européenne a pris la décision de mettre en place des échanges de haut niveau avec les autorités chinoises. Les instances européennes parient sur le fait que la Chine a autant intérêt que l’Europe à un développement stable et durable du continent africain. Ce faisant, l’UE pense que, plus la Chine s’engagera sur le continent, plus elle sera contrainte à réviser ses positions en s’impliquant davantage sur les questions de gouvernance et d’assainissement de l’environnement des affaires. Bruxelles veut associer les autorités chinoises à ses réflexions et à ses actions en termes de développement.



De son côté, la RPC est consciente de son manque d’expertise et de la nécessité d’adapter ses modèles aux contextes africains. Cette prise de conscience s’est trouvée renforcée par plusieurs facteurs. Les premiers revers sur le continent et les vagues de critiques africaines dénonçant le néocolonialisme chinois ont beaucoup marqué les autorités chinoises. De plus, la Chine cherche aujourd’hui à se présenter sur la scène internationale comme une puissance responsable. Bien que limitée, on observe une évolution des positions chinoises sur certains dossiers, notamment sur le Soudan.



Une récente initiative vise à créer un dialogue tripartite Afrique-Chine-Union européenne. Ce dialogue doit s’insérer dans les nombreuses initiatives et dialogues déjà existants : dialogues sino-européens, sommets Chine-Afrique et sommets Union européenne-Afrique (doublés par les sommets France-Afrique, sommets de la Communauté des Pays de Langue Portugaise, Commonwealth, etc.). La Commission européenne a proposé une série de domaines où le dialogue tripartite pourrait rapidement conduire à des résultats concrets : la paix et la sécurité, le secteur des infrastructures, la gestion durable des ressources naturelles, l’agriculture et la sécurité alimentaire.



Plusieurs sujets demeurent toutefois difficiles à aborder car ils touchent au fondement même des divergences idéologiques entre Pékin et les Européens. La RPC tend à refuser la définition de normes « universelles », en matière sociale et environnementale par exemple. Dans des secteurs précis (prêts bancaires, infrastructures), la Chine a aujourd’hui développé ses propres normes. L’Exim Bank, pour l’octroi de prêts, affirme ainsi appliquer ses propres standards, définis en accord avec la législation des pays concernés.



Toutefois, l’échec de certains projets (au Nigeria, en Angola), l’apparition de listes noires d’entreprises chinoises auprès des bailleurs de fonds ou encore la faiblesse des ressources locales (humaines et matérielles) pour le développement de plans économiques sur le long terme vont nécessairement conduire les autorités et entreprises chinoises à exiger de plus en plus de conditionnalités et de garanties à leurs prêts ou projets d’investissements. On observe par ailleurs que les Etats disposant d’importantes ressources financières (Algérie, Angola, Nigeria) refusent de se laisser enfermer dans un tête-à-tête avec Pékin.



Par ailleurs, la plupart des entreprises chinoises n’ont aucune expérience africaine. Elles ont souvent développé un modèle de développement de leurs activités qu’elles appliquent uniformément à travers le monde. Habituées à négocier des contrats avec les autorités du pays, elles se rendent peu à peu compte de la faiblesse de certains Etats africains. Les cercles des pouvoirs africains ont parfois du mal à obtenir que leur administration mette en application les accords signés.



Face à la Chine, l’une des stratégies des grandes entreprises occidentales pourrait consister à afficher un plus grand respect des normes, notamment sociales et environnementales, qui répond aux attentes des populations africaines. C’est notamment l’exemple du projet « badge of excellence » proposé par de grandes entreprises minières occidentales auprès de l’ONU. Ce type d’initiative permet à la fois d’améliorer l’image de ces grandes compagnies occidentales ayant eu des relations parfois difficiles avec les pays africains, mais également d’exercer une pression sur la RPC confrontée à la nécessité à son tour de faire évoluer son système de normes, et par voie de conséquence, de tarification. La RPC est en effet dans la ligne de mire des ONG protectrices de l’environnement mais aussi sous la surveillance de plus en plus forte des sociétés civiles.



La question de la pertinence du principe de conditionnalité doit être également posée. Du côté chinois, on met en avant un partenariat sans conditionnalité, à l’exception de la reconnaissance du principe de la Chine unique. Du côté occidental, le principe de conditionnalité a lié l'aide au développement à la satisfaction d'une série de conditions politiques (démocratisation) et économiques (bonne gouvernance, libéralisation des économies). Jusqu’au début des années 1990, la politique africaine de la France était plutôt caractérisée par un certain pragmatisme. Le discours de La Baule du président Mitterrand annonçait un changement de cap mais les résultats n’ont pas été concluants.



La France est fréquemment prise à partie par les populations africaines à cause du décalage entre son discours officiel pro-démocratique et son soutien à certains régimes autocratiques. Alors que la conditionnalité démocratique est mise en avant, la France ne dispose d’aucune structure officielle pour assurer la promotion de valeurs démocratiques. Entre l’Union européenne et les pays ACP, le renforcement de ces conditionnalités politiques s’est effectué à travers les négociations des accords de Lomé (III et IV notamment) et Cotonou. Le principe de conditionnalité était censé être universel, force est de constater qu’il ne concerne que des pays en position de faiblesse face aux négociateurs européens. Ce principe a été de fait abandonné dans les négociations avec d’autres régions ou pays du globe (pays du golfe persique, Chine, Russie, etc.).



Pourtant, la nature de la présence chinoise en Afrique, et notamment l’absence de respect d’un niveau minimum de normes, en particulier sociales et environnementales, dépendent également beaucoup de la nature des différents régimes africains avec lesquels la Chine travaille. D’une manière générale, les progrès de la démocratie et l’existence d’une véritable société civile nuisent à la marge de manœuvre de Pékin ou des entreprises chinoises.



Au niveau des conditionnalités économiques portées par les institutions financières internationales, les succès n’ont pas été flagrants. Les vagues de privatisation et de libéralisation imposées par les plans d’ajustements structurels ont contribué à l’affaiblissement des Etats africains. Ceux-ci ne disposent plus des moyens d’assurer leur autorité et leur rôle d’amortisseur de crises. Plusieurs rapports ont pointé du doigt le manque d’impact et l’irrationalité des conditionnalités imposées par le FMI et la Banque Mondiale.



En avril 2006, le Royaume-Uni avait temporairement suspendu sa contribution à la Banque mondiale pour protester contre la faiblesse des réformes engagées par la Banque en ce qui concernait les conditionnalités. Le secrétaire britannique en charge du développement, Hillary Benn, remettait en cause le fait que les institutions financières internationales puissent s’ingérer dans les affaires intérieures des pays aidés.



La crise économique mondiale de la fin 2008 et les réponses qui lui ont été apportées dans les pays du Nord et émergents ont provoqué un sentiment d’injustice parmi les populations africaines. Les pays occidentaux se sont octroyés des traitements de choc (nationalisation, dettes, plans de relance) qui avaient été refusés aux pays africains dans les années 1980-90. Les conditionnalités ont volé en éclat et le continent africain est frappé par ricochet (chute des cours de matières premières, baisse de l’aide au développement, baisse des investissements) par la crise d’un système financier mondialisé auquel il était très faiblement connecté.



Tous ces évènements contribuent à créer un climat propice pour réellement repenser les conditionnalités de l’aide au développement. La Chine est très soucieuse de son insertion « pacifique » sur la scène internationale. Les autorités chinoises sont donc très sensibles à leurs relations avec les organismes internationaux et le poids qui leur est accordé en leur sein. L’émergence de la Chine comme un acteur international majeur, avec un système de normes et de références propres, provoque des réactions de méfiance de la part des autres acteurs qui attendent des gages de bonne volonté de la part de Pékin. La RPC essaie ainsi d’ouvrir un dialogue avec ses partenaires au sein des organismes internationaux. Il y a donc de réelles possibilités de dialoguer avec les autorités chinoises sur les questions de gouvernance et de normes.



C’est également la perception de l’Afrique en Europe qui doit être revue. Le continent africain, notamment les pays de la zone francophone, traditionnellement partenaires de la France, est souvent perçu comme un fardeau économique. Cette image est véhiculée dans les médias depuis plusieurs décennies. Pourtant, depuis le début des années 2000, l’ensemble du continent a connu un cycle de croissance tiré entre autres par la hausse des prix des matières premières et le boom des télécommunications. Le continent africain reste le moins développé du monde mais dispose d’un grand potentiel.



Les pays émergents ne s’y trompent pas puisqu’ils multiplient les accords économiques avec les pays africains. Le nombre de sommets impliquant l’Afrique s’est considérablement accru (Chine, Inde, Corée du Sud, Turquie, Japon, Brésil, Amérique latine, etc.). Cet intérêt généralisé a permis la mise en chantier d’un grand nombre de projets dans le secteur des infrastructures, qui ont eu des effets démultiplicateurs de croissance, mais également dans le secteur agricole. D’immenses espaces de terres arables sont encore disponibles en Afrique, qui excitent les convoitises de grands groupes agroalimentaires venus du monde entier, y compris chinois. La croissance démographique et l’urbanisation du continent sont aussi des éléments qui devraient intéresser les investisseurs par le potentiel de marché qu’ils représentent.



L’environnement des affaires s’améliore lentement avec des signes positifs : la mise au point du code des affaires OHADA va dans la bonne direction. Pour la première fois, d’après le rapport de la Banque Mondiale Doing Business, c’est un pays africain qui a lancé le plus de réformes économiques en 2009 (le Rwanda).



De plus, les gouvernements africains collaborent et s’organisent pour créer un environnement favorable à l’afflux d’investissements étrangers. Conscients des problèmes que pose le morcellement du continent par rapport à l’ampleur des chantiers à mener (infrastructures sous-développées, budgets nationaux réduits, marchés fragmentés), les organisations régionales prennent de plus en plus d’initiatives pour la gestion de l’environnement économique : UEMOA, COMESA, SADC.



Il est dans l’intérêt des investisseurs chinois comme occidentaux que l’environnement des affaires dans les pays africains s’améliore. On note ainsi une multiplication de déclarations des autorités chinoises à l’attention de leurs entreprises, enjoignant à celles-ci de se convertir à des pratiques responsables. Toutefois, au-delà de la rhétorique, la prise de conscience de vraies difficultés est évidente. Les acteurs chinois se rendent compte de la faiblesse de la plupart des états africains, de leurs difficultés à faire respecter leurs engagements ou à étendre leur influence à l’ensemble de leurs territoires. Les questions de gouvernance seront donc certainement mieux prises en compte par Pékin, en partenariat avec d’autres acteurs.

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